MEDILOR INFOS numéro 8

Editorial :

Pour ce huitième numéro de Médilor Info, mon propos commencera comme un conte : il était une fois….

 

Car même les catastrophes commencent comme des histoires.

Il était une fois une dépêche AFP :

URGENT – Mardi 17 août 1999 – 3 heures 30 du matin - Séisme de magnitude 7,4 sur l’échelle de Richter – La secousse a duré 45 secondes - Épicentre : mer de Marmara – Ouest de la Turquie, entre Izmit et Gõlcük – Zone très peuplée.

Trois heures plus tard, nous avons la confirmation de l’étendue du sinistre par la cellule d’urgence du Quai d’Orsay ;

La décision de lancer une mission est prise.

Pour vous raconter la suite de l’histoire, je laisse la parole aux membres de MEDILOR, nouveaux ou anciens pour qui c'était la première mission. Nous leur avons demandé de nous écrire en quelques mots leurs joies et leurs appréhensions, leurs impressions et leurs souvenirs. Je leur laisse la parole.

                                                                    Docteur Pierre WOLFF.

                                                                    Président de MEDILOR.

La formation :

Pour plusieurs d'entre nous, c'est notre première mission. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois les 15 et 16 mai 1999. C’était à l'occasion de l'assemblée générale, au lycée du bâtiment à Montigny. C'était un week-end de prise de contact avec les anciens de Médilor qui racontaient leurs expériences en Haïti, en Colombie et autres lieux. Il y avait déjà eu 9 missions. L'ambiance était conviviale et les membres de l'association enthousiastes. Nous avons signé notre adhésion et payé notre cotisation. Nous avons complété l'ensemble des formulaires concernant les vaccinations, nos compétences médicales ou logistiques, nos connaissances en langues étrangères. Tout au long de la journée, c'est le grand déballage du matériel et l’explication de son fonctionnement.

« le montage de la grande tente style marabout de 8 mètres sur 4 n’est pas évident du tout avec ses grands piquets et surtout cette grande toile bleue très lourde. »

«  la station d'eau est indispensable pour faire de l'eau propre à la consommation. »

« il a aussi fallu apprendre à démarrer et à brancher le groupe électrogène qui assure les besoins en électricité. Mais aussi devoir vérifier le niveau d'huile. »

«  c'est l'inventaire de certaines cantines qui renferment le précieux matériel de transmission : la valise satellite, notre cordon ombilical avec la base arrière de Metz et nos familles, mais aussi les petits postes de radio pour rester en contact sur le terrain quand l'équipe se divise pour travailler dans des lieux de consultation différents »

«  nous découvrons aussi les lampes frontales pour les endroits sombres ou un éventuel travail de nuit. »

Beaucoup de choses nouvelles pour nous et, à chaque fois, l'un ou l'autre des anciens raconte une anecdote ou une expérience délicate pour nous dire l'importance du maniement du matériel. Il nous est confié et son bon entretien permet plus d'efficacité et évite bien des soucis au groupe.

Mais tout cela n'était que démonstration et explication.

L’alerte :

Trois mois plus tard, le téléphone a sonné. Un dialogue très bref s’engage :

Le responsable de l’alerte :

"es-tu libre pour dix jours environ à partir de demain ?"

"qu'est ce que tu fais après-demain et dans les jours suivants ?"

Le nouveau :

" je travaille, pourquoi ?"

Le responsable de l’alerte :

" on part en mission en Turquie dans 24 heures, si tu peux me répondre rapidement, dans une heure ou deux, ce sera parfait"

Le nouveau :

"d'accord, je te rappelle".

L'un d'entre nous, ancien parce qu'il fait partie de Médilor depuis le début, avait toujours regardé partir les autres. Ce jour-là il a été appelé comme les autres.

C'est le branle-bas de combat dans la tête :

« ma famille comment va-t-elle réagir ?, bien sûr je suis inscrit à Médilor, ils sont au courant, mais partir si vite est-ce que ce n'est pas trop imprévu ? »

« la liste du matériel et des effets personnels, où est-elle ?, est-ce que j'ai bien acheté et rassemblé tout ce qu'il fallait : mon sac à paquetage, mon sac de couchage, tout le reste »

« pour le matériel on verra plus tard, mais que vont dire mon mari et mes enfants ?, nous devons partir en vacances dans les Alpes dans deux jours, ce n'est pas possible tant pis ce sera pour une autre fois. Mais tout de même cet engagement, je l'ai pris. J'espérais bien qu'un jour, j'aurais l'occasion d'aller au loin pour aider les autres. J'en ai vraiment envie. Je leur téléphone et ils m'encouragent : "C'est ta première expérience, il ne faut pas laisser passer cette occasion, tu seras peut-être rentrée avant la fin de nos vacances et tu viendras nous rejoindre. Les idées se bousculent et je décide de dire oui. »

Un autre gros problème : mon employeur, mon remplaçant, mes malades, certains collègues sont en vacances (c'est le mois d'août) :

«  il y a déjà beaucoup de travail ici, si je m'en vais, il faudra que quelqu'un d'autre accepte une surcharge de travail,

le mien. Tant pis je pose la question, on verra bien, qui ne tente rien n'a rien. »

«  Et puis la prochaine mission, ce sera peut-être dans longtemps, un an peut être, puisque qu'à chaque retour de mission, il faut renflouer le compte en banque. Financièrement l'association ne peut pas faire plus de deux missions par an , alors... »

« Moi, c'est Christian qui m'a embarqué dans cette affaire. On s'est rencontré à un meeting de "Super Motard", moi j'avais une moto et lui il dirigeait les secouristes. Il va sûrement y aller, pourquoi est ce que je n'irais pas avec lui ? »

 

Au siège de MEDILOR à Montigny on attend les réponses des partants, tout en contactant déjà l'ambassade de Turquie en France pour décrocher toutes les autorisations nécessaires. Pour être efficace sur le terrain, il faut savoir où travailler, trouver des contacts sur place avec les autorités locales et les autorités médicales du pays.

Il faut tout de suite penser aux billets d'avion, aux visas et aux formalités de douane pour le départ. Tout le monde s'active, le téléphone sonne sans arrêt et les confirmations arrivent :

« oui, je peux partir, ma famille, mon employeur, mes collègues sont d'accord ».

Certains, tout simplement disent :

« Je suis heureux de pouvoir partir »

Les questions sont nombreuses :

« quand partons-nous, à quelle heure, de quel aéroport, combien de jours pour mon remplacement ? »

Finalement, la gratuité du transport, tant pour le personnel que pour le fret, est offert par Turkish Airlines qui met un avion spécial a notre disposition.

La décision est alors prise de faire partir tous les membres disponibles. Sept infirmiers, six logisticiens, cinq médecins se rendront sur les lieux, soit une équipe de 18 personnes malgré une période vacances peu favorable.

Un maître-chien strasbourgeois et sa chienne intégreront l’équipe.

Tout s'organise rapidement. Le matériel est vérifié à la FIMIC, les 2 camionnettes et les chauffeurs sont prêts. Le pharmacien a préparé et mis sur palettes les médicaments stockés chez notre grossiste habituel, l'OCP. La mécanique MEDILOR est bien huilée. C’est rassurant.

La mission :

Jeudi matin, 6 heures, nous partons. Décollage de Strasbourg, tout s'est bien passé, mais à l'arrivée, que va-t-il se passer ? Les idées se bousculent :

«  J’ai peur de mal supporter la souffrance physique de toutes ces personnes. »

«  Serais-je utile ? Que vais-je pouvoir leur apporter ? »

«  Est-ce que je vais m'entendre avec les autres de l'équipe ? »

Je ne trouve pas de réponse à mes questions et nous arrivons déjà.

L'aéroport d'Istanbul pullule de monde, de secouristes internationaux, de bénévoles locaux, toute réglementation a été effacée : avions, ambulances, camions, voitures s'entrecroisent. Après quelques négociations, on nous donne notre destination : ce sera Gõlcük.

La traversée de la ville nous donne une impression d'apocalypse. On ne peut qu'imaginer ces 45 secondes d'enfer endurées par les habitants, le bruit, le tremblement, les écroulements, les cris, la poussière, le silence, la nuit...

Les dégâts sont énormes, tout le monde est dans la rue ou dans ce qu'il en reste, le moindre carré d'herbe est occupé par des gens hébétés qui ont tout perdu, famille et biens.

Très rapidement nous nous installons dans la cour du lycée militaire : ce sera notre camp de base. Très vite nous nous mettons au travail : il faut installer notre camp. Pas de matériel manquant ni abîmé par le transport :camion, avion, camion, bus ferry .

Les négociations avec la cellule de crise turque vont bon train. Une puis deux ambulances sont mises à notre disposition pour aller en ville et dans les villages alentour.

Le fonctionnement en trinôme fait ses preuves sur le terrain. Cela nous rassure :

«  tout se passe bien, comme on nous l'avait expliqué à Metz. »

Médecin, infirmer et logisticien, c'est ensemble que nous nous déplaçons pour porter secours. Nous faisons face à des situations dramatiques de détresse ou de souffrance grâce à cette complicité entre nous qui nous connaissions si peu quelques jours plus tôt. La confiance règne et la bonne humeur malgré tout.

« Nous n'avions rien à prouver et tout à donner. »

La file d'attente s'allonge devant la tente des consultations et les logisticiens très rapidement apprennent à gérer le grand nombre de malades. Ils construiront même une salle de consultation supplémentaire avec des planches récupérées dans les décombres et des bâches.

«  C'est un peu le système D dont on nous avait parlé avant le départ et cela me plaît bien. »

En début de mission, il fait très chaud et le béton de la cour de récréation garde bien la chaleur. Les chaises des salles de classe et les tables sont les bien venues pour équiper les postes d’examen.

Six professeurs et étudiants du lycée ‘Galathasaraï’ d’Istanbul se sont mis spontanément à notre disposition dès notre arrivée à l’aéroport. Leur aide nous est précieuse car ils parlent très bien français. Ils serviront d'interprètes auprès des médecins pour expliquer les maux et auprès des malades pour la posologie ou la suite des soins. Ils nous expriment aussi la reconnaissance des gens, mais nous sommes souvent remerciés avant par un sourire, une poignée de main ou quelques larmes. Il n'est pas rare qu'on vienne nous apporter des fruits, des noisettes ou du pain pour nous remercier d'être là.

«  Quel accueil de la part de cette population si durement éprouvée ! »

«  Et moi qui croyais que l'aide que je pouvais apporter ne serait qu'une petite goutte d'eau dans cette immense détresse, je suis largement récompensée. »

L’un de nos groupes électrogènes, noyé parce qu'il avait voyagé la tête en bas, a été rapidement remplacé par celui d'un entrepreneur local qui passait devant notre camp. Spontanément il nous en a déposé un autre tout neuf en nous laissant simplement son numéro de téléphone. Et un distributeur de gaz nous a donné un brûleur gratuitement. Cette solidarité nous allait droit au cœur. Malgré les conditions de travail parfois difficiles pour les soignants, délicates et toujours inventives pour les logisticiens, nous formions une équipe soudée. Personne n'a rechigné ou ne s'est caché devant le travail lorsqu'il fallait aller au charbon tout le monde répondait présent. Même Maïtika la chienne de recherche qui durant de longues heures a reniflé les ruines et trouvé deux personnes.

Au fil des jours notre travail s'organise et devient performant. A aucun moment nous ne nous sommes sentis impuissants devant cette immense tâche. Nous sommes partis avec la certitude que le travail accompli aura aidé à soulager bien des maux que notre présence aura été un réconfort pour ceux qui ont tout perdu.

« Une goutte d'eau, mais quelle expérience et quel enrichissement humain. »

Le retour :

«  Il est dur de se remettre à son travail quotidien, de retrouver ses automatismes »

«  Je pense sans cesse à un visage, un bébé, un sourire. »

«  J’ai du mal à oublier ces cadavres, ces odeurs de pourriture ou désinfectant qui flottait sur la ville »

Mais c’est là que le soutien des autres membres de MEDILOR est précieux :

«  Il y a toujours quelqu’un pour écouter ou faire parler, çà fait du bien. »

CONCLUSION et BILAN :

Voilà en quelques mots l’histoire d’une mission. C’est l’histoire d’une tranche de vie pour des nouveaux mais aussi pour les anciens.

La ville de Gõlcük comptait 7O 000 habitants. Elle a été détruite à 90%. Selon son maire, le séisme aurait fait plus de 7000 morts et deux fois plus de disparus.

Nous avons pu soigner entre 1200 et 1500 personnes, surtout des enfants, tant au camp de base qu’en ville ou dans les villages. Un effort particulier a été fait pour conseiller les maires sur les principes d’hygiène comme la purification

de l’eau et l’installation de WC. Tous les jours, un trinôme a été disponible pour médicaliser sur demande l’équipe de sauvetage déblaiement.

 

Ont participé à cette mission :

Infirmières et infirmiers :

Joëlle BARDO, Anne BERNIER, Clarisse COUROT, Marie Claire DONNEN, Geneviève GANGLOFF, Patrick KOCH, Maurice SCHOENDORF.

Logisticienne et logisticiens :

Philippe DEHLINGER, Jean Jacques GEISERT, Gérard KREMPP, Marcel MARQUIS, Christian REGNIER, Isabelle WOLFF.

Médecins :

Francis HAULTCOEUR, Patrick LECLERC, Dominique NEUBURGER, Alain STEINMETZ, Pierre WOLFF.

Une mention pour Cédric JACQUES, maître-chien de la Protection Civile de Strasbourg et de sa Chienne Maïtika qui ont vécu avec nous pendant cette semaine.

 

Voilà l’histoire Turquie 99 est achevée. Cette histoire vous appartient autant à vous nos donateurs qu’à nous. Car SANS VOUS, NOUS NE POUVONS RIEN FAIRE.

Je vous rappelle que 100% de vos dons servent au financement des actions, nos frais généraux étant couverts en totalité par les cotisations annuelles des membres.

 

Et en cette fin d'année qui approche, toute l'équipe de MEDILOR vous remercie, vous souhaite de joyeuses fêtes et vous présente par avance leurs meilleurs voeux pour la nouvelle année. Que celle-ci soit remplie de joie, de réussite, de paix et de bonheur.